Où LA CARNIA dévoile-t-elle ses mystères ? Dans les films de Christiane RORATO…


Christiane RORATO est comédienne (films de René Allio, Josée Dayan, Philippe Le Guay, Jacques Renard …) et au théâtre a travaillé avec J.P.Vincent, Gabriel Garran, Georges Lavaudant, Guy Lauzin, Jean-Marie Patte, Marcel Bluwal. Elle est aussi réalisatrice. Française, elle n’a pu qu’à l’âge adulte renouer avec les origines italiennes de son père. Et quelles origines ! Il était venu à cinq ans, en 1923, de cette lointaine et mystérieuse région du Frioul

(Rivignano) parce que son père était venu travailler aux mines de la Mure, dans les Alpes, près de Grenoble. Ces retrouvailles tardives avec le pays de ses ancêtres ont donné lieu à une œuvre cinématographique singulière et passionnante. Il ne s’agit ni de

documentaires à proprement parler, ni de fictions bien que soient mises en scène et vécues d’anciennes célébrations de

la nature fort belles et profondément poétiques en des endroits magiques de cette terre de la Carnia autour de Cercivento. Christiane RORATO évoque dans « Guerrieri della notte » les chamans qui,

au long des siècles, ont transmis un savoir subtil qui leur permettait d’annuler les forces du mal et de soigner les malades.

Ces « benandanti » dont sa grand-mère, guérisseuse, faisait sans doute partie, connaissaient les pouvoirs des plantes et savaient travailler avec la nature pour restituer l’harmonie et la santé. Des rites

dont les origines (celtiques ?) remontent à la nuit des temps donnent l’occasion de communier avec le soleil, la nuit, la

rivière, les forêts, bref avec les éléments

dont nous sommes si dépendants que sont la terre, le feu, l’air et l’eau. Certaines de ces traditions sont restées vivantes encore de nos jours, comme celle des « cidules », ces cercles de bois enflammés que l’on lance la nuit du haut d’une montagne pour dire qui on aime et veut épouser. Voilà une publication des bans peu banale dans l’enchantement de l’obscurité et de l’été ! Et que dire de ce joli mariage des rites païens et du christianisme local pour saluer le jour le plus long de l’année avec la bénédiction dans les églises, par le prêtre, des « bouquets de la Saint-Jean » cueillis dans le « pré des sorcières ». N’est-ce pas là l’expression d’une spiritualité profonde

qui unit, réunit et reconnecte l’homme avec lui-même, ses semblables et son environnement en joignant le passé et le présent dans un moment unique ? Cette traversée de l’espace-temps, Christiane RORATO l’accomplit aussi dans son très beau film « La Rosade dal

Timp » (La Rugiada del Tempo) : un enfant découvre un document daté de1761 où il est question de la « Confrérie de

l’Honorable Compagnie des Chantres de Cercivento », douze hommes qui chantent en latin des cantiques qui remontent aux premiers temps du christianisme. Et de nos jours, ils sont toujours là. La transmission n’a jamais failli. Christiane RORATO a rencontré et filmé ceux qui sont aujourd’hui investis de la responsabilité de maintenir vivante la tradition de ce devoir sacré dans leur communauté. La réalisatrice a mis huit ans à préparer ce très sensible travail de recherche, à réunir les fonds et les autorisations pour filmer ce qui relève le plus souvent dans son œuvre de l’indicible et du vibratile. Le plus beau, c’est que ses films sont proposés en quatre langues : en italien, en français, en anglais et en… dialecte carnico, cette variante si spéciale du friulano. Elle a elle-même assuré le doublage dans cet idiome et

nous tenons à saluer ici cette performance car elle ne l’avait jamais parlé auparavant. Or, elle y a mis un naturel et une

simplicité véritablement inspirés, comme si la langue des siens avait, par osmose, pénétré ses fibres. Récemment, elle vient de finir un courtmétrage intitulé « Il viaggio dell’angelo », une fable qui s’articule autour des images vraies de la restauration de l’ange

du Château de Udine, le chef-lieu de province du Frioul. Encore une fois, il ne s’agit pas d’un documentaire au sens

classique du terme…

Liliane Tamussin


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