Le assaggiatrici traverse les Alpes pour séduire le public français
- il y a 2 jours
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Sur la scène du cinéma européen contemporain, Silvio Soldini continue de se distinguer par un regard sensible, cohérent et profondément humain. Son cinéma, loin des modes et des effets spectaculaires, privilégie l’intimité, les silences et la vérité des personnages, explorant avec une rare délicatesse l’univers féminin. Avec Le assaggiatrici, adapté du roman de Rosella Postorino, cette recherche se renouvelle à travers un récit intense et épuré, où la grande Histoire se mêle aux émotions les plus subtiles. Situé pendant la Seconde Guerre mondiale, le film s’inspire de l’histoire vraie de Margot Wölk, l’une des femmes contraintes de goûter les repas destinés à Adolf Hitler afin d’en vérifier l’éventuel empoisonnement.
J’ai rencontré Silvio Soldini à Paris, à l’occasion de la promotion du film, qui sortira en salles le 20 mai prochain, pour une conversation autour du rapport entre cinéma et mémoire, de la place des figures féminines et du rôle du cinéma d’auteur aujourd’hui.
© Foto Michela Secci
Qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser Le assaggiatrici et qu’est-ce qui vous a touché dans le roman de Rosella Postorino ?
« À la lecture du roman, j’ai été immédiatement captivé. Bien sûr, la situation est déjà extrêmement forte : ces femmes contraintes de goûter chaque jour les repas destinés à Hitler, avec la peur constante d’être empoisonnées. C’est à la fois tragique et absurde. Mais ce qui m’a surtout touché, c’est le personnage de Rosa. Cette jeune femme de vingt-six ans fuit Berlin sous les bombardements pour se réfugier chez ses beaux-parents, qu’elle connaît à peine, tandis que son mari est au front. Elle se retrouve soudain enfermée dans cette situation, au sein d’un groupe de femmes qui devient le cœur battant du film.
Les relations qui se créent entre elles, les tensions, les amitiés, les trahisons : tout cela m’a profondément intéressé. Au départ, je ne me sentais pas particulièrement attiré par un film d’époque, mais cette histoire m’a finalement convaincu. »

Credit_Vision Distribution_Lumiere & Co
Le roman est inspiré d’une histoire vraie…
« Oui. Margot Wölk a témoigné publiquement, alors qu’elle était déjà âgée, de son appartenance à ce groupe de femmes contraintes de goûter les repas d’Hitler lorsqu’il se trouvait dans la Wolfsschanze, la “Tanière du Loup”, située dans l’actuelle Pologne. Rosella Postorino a découvert une interview vidéo de Margot Wölk, toujours disponible aujourd’hui, et c’est de là qu’est né le roman. Elle n’a jamais pu la rencontrer personnellement, mais elle a construit une œuvre inspirée de cette histoire, mêlant réalité et fiction.
Le film est né de ce roman et, au moment de l’adaptation, j’ai dû faire de nombreux choix : couper, simplifier, modifier également la fin. Mais toujours en essayant de préserver l’âme du livre. »
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la rigueur historique et la dimension intime du récit ?
« Nous avons mené un important travail de documentation : photographies, peintures d’époque, archives iconographiques. Il était essentiel de comprendre à quoi pouvait ressembler cette école transformée en caserne, comment les femmes s’habillaient, quelles étaient leurs coiffures ou encore les objets du quotidien. Mais je crois aussi que le cinéma ne doit pas se limiter à une simple reconstitution historique. Il faut parfaitement connaître le contexte, puis s’autoriser certaines libertés artistiques, à condition que l’ensemble reste vivant et crédible. Pour moi, l’essentiel était de raconter ce qui se passe à l’intérieur de ce groupe de femmes : les relations, les tensions, les élans de solidarité et les fragilités qui émergent au fil de cette année. »
Le film a été entièrement tourné en allemand. Un choix délibéré ?
« Absolument. C’était pour moi la première étape indispensable afin de rendre cette histoire aussi authentique que possible. Je voulais que les personnages semblent appartenir pleinement à cet univers. Le film a été tourné entre l’Italie et la Belgique : toute la partie située dans la caserne a été filmée dans le Haut-Adige, tandis que les scènes chez les beaux-parents de Rosa ont été tournées en Belgique. »
En Italie, le titre reste simplement Le assaggiatrici, tandis qu’en France il devient Les goûteuses d’Hitler. Comment interprétez-vous ce choix ?
« Ce sont des choix de distribution qui varient d’un Pays à l’autre. Le roman s’intitule Le assaggiatrici, le film aussi, tandis qu’en France on a choisi d’ajouter explicitement la référence à Hitler. Je pense que, dans le film, par rapport au roman écrit à la première personne, le groupe de femmes acquiert une présence visuelle encore plus forte. »

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Dans le film, la table, symbole traditionnel de convivialité, devient un lieu d’angoisse et de tension. Comment avez-vous travaillé sur ce renversement de sens ?
« C’est l’un des éléments symboliques les plus puissants du récit. Pendant la guerre, la faim est omniprésente et ces femmes, qui mangent très peu chez elles, se retrouvent face à des plats riches et abondants. Mais cette nourriture peut les tuer. C’est une situation profondément paradoxale et troublante. Nous avons aussi travaillé sur l’incroyable capacité d’adaptation de l’être humain : au début, la terreur domine, puis peu à peu cette peur devient presque une habitude.
Mais une autre forme de tension demeure : la conscience d’être complices, malgré elles, du maintien en vie d’un dictateur qu’elles détestent. »
Dans votre cinéma, ce qui reste implicite semble souvent plus important que ce qui est dit explicitement. Vous reconnaissez-vous dans cette idée ?
« Je m’intéresse beaucoup aux relations humaines, à ce qui se cache derrière les mots. Chaque dialogue est comme la partie émergée d’un iceberg : il existe toujours quelque chose de plus profond, qui n’est pas formulé explicitement mais que l’on peut ressentir. Le travail des acteurs est fondamental pour cela : ils doivent transformer des mots écrits en quelque chose de vivant, d’humain, que le spectateur puisse réellement percevoir. »
Et laisser de la place au spectateur devient alors essentiel…
« Absolument. »
Les figures féminines occupent depuis toujours une place centrale dans votre cinéma. Que représentent-elles dans votre univers narratif ?
« Je l’ai compris très tôt, dès mon moyen métrage Giulia in ottobre, en 1985. À travers les personnages féminins, je pouvais raconter des émotions et des sensibilités qui me sont très proches. Je n’ai jamais été intéressé par un cinéma où les femmes restent de simples figures secondaires. J’essaie toujours de donner de la profondeur à chaque personnage, même à ceux qui n’apparaissent que dans quelques scènes. »

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Dans Les goûteuses d’Hitler, cette dimension féminine est encore plus forte…
« Ici, l’occasion s’est presque présentée sur un plateau : sept femmes réunies. Je ne pouvais pas laisser passer une telle opportunité.
Je travaille très bien avec les actrices. Il existe une véritable écoute mutuelle, une complicité dans le jeu au sens le plus noble du terme. Comme disent les français : “on joue très bien ensemble”. »
Rosella Postorino a-t-elle vu le film ?
« Oui, et elle en a été très heureuse. Il était essentiel pour moi de ne pas trahir son roman. Même si le film diffère du livre à certains endroits, je pense qu’il en conserve l’âme. Et savoir qu’elle l’a ressenti ainsi m’a profondément touché. »
Le film a reçu treize nominations aux David di Donatello…
« Je suis très heureux de ces nominations. On ne s’y habitue jamais. Je regrette simplement que les actrices, étant allemandes et jouant en allemand, n’aient pas pu être nommées. »
Ces dernières années, le cinéma italien semble plus discret sur la scène internationale. Comment analysez-vous cette situation ?
« Le cinéma italien n’est pas soutenu de la même manière que le cinéma français, et les institutions compliquent parfois les choses davantage qu’elles ne les facilitent. Il manque encore une véritable prise de conscience de l’importance culturelle du cinéma pour un Pays. »
Comment votre identité de réalisateur évolue-t-elle aujourd’hui ?
« Ce qu’il y a de plus beau dans ce métier, c’est la possibilité d’explorer de nouveaux territoires à chaque film. J’aime changer de sujet, de ton, parfois même de genre. Après des films très dramatiques comme Les Goûteuses d’Hitler, je suis en train d’écrire une nouvelle comédie. J’ai besoin de ne jamais me répéter, tout en gardant mon regard sur le monde. »
Quel rôle le cinéma d’auteur peut-il encore jouer aujourd’hui dans un paysage dominé par les plateformes ?
« Je crois que le cinéma doit offrir quelque chose d’unique : un regard différent, une manière singulière de raconter le monde. Ces dernières années, certains films dont personne n’attendait un grand succès ont pourtant réussi à toucher le public précisément parce qu’ils proposaient une forme d’authenticité.
Il faut réussir à faire de chaque film une expérience particulière. Avec Le assaggiatrici, c’est ce qui s’est produit en Italie. »
Aujourd’hui, le regard des critiques compte-t-il davantage que celui du public ?
« Au final, c’est toujours le public qui compte. Mais la manière dont un film est perçu avant même sa sortie reste importante. Et puis le bouche-à-oreille demeure essentiel. Malgré tout ce que nous vivons aujourd’hui, les gens continuent à se recommander des films. Et cela reste magnifique. »
Que souhaiteriez-vous que le public français retienne du film ?
« Avant tout, j’espère que le public aura envie de découvrir le film. Je ne suis pas très connu en France, il faut donc que le film suscite la curiosité. Et surtout, j’espère que beaucoup de jeunes iront le voir. »
Michela Secci
Depuis sa sortie en Italie, Le assaggiatrici a connu un parcours particulièrement remarqué, confirmé par ses distinctions aux David di Donatello - l’équivalent italien des César et il a finalement remporté trois récompenses :
le David du Meilleur scénario adapté
le David du Meilleur maquillage
le Prix David Giovani, décerné par un jury national de lycéens
Le film a également reçu le Label du Film d’utilité publique

Le film sortira en France dans le cadre de la Journée internationale des Femmes pour la Paix et le Désarmement du 24 mai 2026, et s’inscrit dans la campagne nationale de mobilisation citoyenne autour du film : « LES GOÛTEUSES D’HITLER : FEMMES DE COURAGE - ACTRICES DE PAIX ».
Cette initiative est placée :
sous le haut patronage du Haut-Commissariat à l’Enfance
sous le patronage de la Commission nationale française pour l’UNESCO
sous le patronage de Aurore Bergé, ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations
avec le marrainage de Isabelle Rome, ambassadrice de la France pour les droits de l’Homme auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères







